Allaitement en islam : durée, droits de la mère, jeûne et parenté de lait

Kone

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Souleymane

16 min de lecture
Goutte de lait stylisée vert sauge à côté du titre Allaitement en islam

À retenir :

  • Le Coran fixe la durée complète de l'allaitement à deux années, sourate 2 verset 233, et autorise un sevrage plus tôt par accord des deux parents
  • La parenté de lait naît de cinq tétées avant l'âge de deux ans pour les chafiites et les hanbalites, d'une seule pour les hanafites et les malikites
  • La femme qui allaite peut rompre le jeûne du Ramadan, et Ibn Baz comme Ibn Uthaymin ne lui demandent que le rattrapage des jours
  • En France, 56,3 % des mères allaitent exclusivement à la maternité, mais seulement 34,4 % le font encore à deux mois

L'allaitement en islam dure deux années complètes selon le Coran, reste un droit de l'enfant à la charge du père, dispense la mère du jeûne si elle le craint, et crée entre l'enfant et la nourrice une parenté qui interdit le mariage.

Une jeune maman qui commence à allaiter se pose vite des questions que ni la maternité ni le pédiatre ne traitent : faut-il aller jusqu'à deux ans, peut-on jeûner en allaitant, et que change le fait de confier son bébé à une autre femme pour quelques tétées ? L'allaitement, appelé rada'a en arabe (aussi écrit rida'a ou rada'ah), un mot qui signifie téter, occupe pourtant une place précise dans les textes : trois versets fixent sa durée, plusieurs hadiths authentiques en tirent des règles de famille, et les quatre écoles en ont déduit des positions qui ne coïncident pas toujours. Cet article rassemble ces références avec leur source exacte, présente les avis qui divergent sans trancher à la place des savants, et met en regard ce que recommandent aujourd'hui les autorités sanitaires.

Quelle est la durée de l'allaitement en islam ?

La durée de l'allaitement en islam est de deux années complètes pour celui qui veut le mener à son terme, selon le verset 233 de la sourate al-Baqara. Ce délai est un plafond de référence, pas un minimum imposé : le verset permet aussi de sevrer plus tôt, d'un commun accord.

Les mères allaitent leurs enfants deux années complètes, pour celui qui veut parfaire l'allaitement.

Noble Coran, sourate al-Baqara, 2:233

Deux autres versets confirment ce chiffre. La sourate Luqman précise que le sevrage a lieu à deux ans (31:14), et la sourate al-Ahqaf réunit la grossesse et l'allaitement en trente mois (46:15). Les savants ont rapproché ces deux passages pour en tirer une conséquence connue : si l'allaitement occupe deux ans, la grossesse la plus courte reconnue est de six mois, un point de vue rapporté dès les premières générations. Pour les mois qui précèdent la naissance, les invocations pendant la grossesse et le travail sont réunies dans un article à part.

Les deux années commencent à la naissance, en même temps que les premiers gestes de la sunna, l'appel à la prière, le prénom et le sacrifice du septième jour. Les parents qui préparent ces rites peuvent faire l'aqiqa de leur enfant sans que cela interfère avec l'allaitement, qui suit son propre calendrier.

VersetTexteCe qu'il fixe
2:233Deux années complètesPlafond de référence et sevrage par accord
31:14Son sevrage à deux ansTerme de l'allaitement
46:15Gestation et sevrage, trente moisGrossesse minimale de six mois

L'allaitement est-il une obligation religieuse ?

L'allaitement n'a pas un statut unique dans la loi islamique : les malikites en font un devoir de l'épouse, les hanafites un devoir de conscience, et les chafiites et les hanbalites une charge du père, sauf lorsque le bébé n'accepte que le lait de sa maman.

La divergence porte sur la lecture du verset 2:233. Pour les uns, la formule « les mères allaitent » est une injonction ; pour les autres, c'est une information, la charge retombant sur celui qui doit nourrir l'enfant. Chaque opinion s'appuie sur une lecture défendable du texte, et aucun avis religieux ne s'impose aux autres. Al-Mawsu'a al-Fiqhiyya, l'encyclopédie de fiqh publiée au Koweït, résume ainsi les positions (tome 22, pages 239 et 240) :

  • Hanafites : la femme doit allaiter devant Allah, mais le juge ne peut pas l'y contraindre
  • Malikites : l'épouse doit allaiter sans salaire, sauf la femme divorcée ou celle dont le rang social ne le prévoit pas
  • Chafiites et hanbalites : l'allaitement incombe au père, qui peut engager une nourrice, sauf si l'enfant refuse tout autre lait, s'il n'y a pas de nourrice ou si l'argent manque

Dans tous les cas, la femme garde le droit d'allaiter son enfant. Cheikh Ibn Uthaymin considère, dans ash-Sharh al-Mumti', que l'homme ne peut pas interdire à sa femme d'allaiter leur enfant commun. Un hadith rapporté par Abou Umama al-Bahili, jugé authentique par Al-Albani dans Sahih at-Targhib (n° 2393), décrit par ailleurs le châtiment de femmes qui privaient leurs enfants de leur lait : le texte vise un refus sans raison, et ne fait pas un péché de l'impossibilité d'allaiter.

Quels sont les droits de la mère qui allaite ?

Les droits de la mère qui allaite sont fixés par le Coran : le mari lui doit la nourriture et le vêtement selon l'usage pendant l'allaitement, et une mère divorcée peut demander un salaire pour allaiter l'enfant du couple, sourate at-Talaq, verset 6.

Le verset 2:233 poursuit, juste après ce délai : « au père incombe leur nourriture et leur vêtement de façon convenable ». La charge financière est donc clairement posée sur le père, et non sur celle qui allaite. Le verset interdit aussi qu'une femme soit lésée à cause de son enfant, ou qu'un homme le soit à cause du sien.

Le cas de la séparation est traité à part. La sourate at-Talaq prévoit que si la divorcée allaite pour lui, l'ancien mari lui verse son salaire, et qu'en cas de désaccord une autre femme allaitera l'enfant (65:6). Ce verset fonde, chez les quatre écoles, le droit de la mère à une rémunération une fois le mariage dissous.

  • Pendant le mariage : nourriture, vêtement et logement à la charge du mari, selon l'usage
  • Après un divorce : salaire d'allaitement dû par l'ancien époux, sourate 65 verset 6
  • En cas de désaccord : recours possible à une autre femme, à ses frais à lui
  • En période de jeûne obligatoire : dispense si elle craint pour elle ou pour le bébé

Quels sont les bienfaits de l'allaitement ?

Les bienfaits de l'allaitement maternel pour le nourrisson sont reconnus par les autorités sanitaires : l'Organisation mondiale de la santé recommande un allaitement exclusif pendant les six premiers mois, puis poursuivi jusqu'à deux ans ou plus, soit le délai même que donne le Coran.

Selon la fiche de l'OMS sur l'alimentation du nourrisson, seuls 47 % environ des bébés de 0 à 6 mois sont allaités exclusivement dans le monde, alors que l'organisation recommande l'allaitement jusqu'à 2 ans ou plus.

En France, l'écart entre l'intention et la pratique réelle est marqué. D'après l'Enquête nationale périnatale 2021 publiée par l'Inserm, 56,3 % des femmes allaitent exclusivement à la maternité, puis 34,4 % seulement à deux mois. La reprise du travail et le manque d'aide expliquent une grande partie de cette chute, bien plus que le choix des mamans.

Les premiers jours, le sein produit le colostrum, un lait épais et peu abondant, avant une montée de lait plus fluide. La composition du lait maternel évolue ensuite au fil des tétées pour suivre le développement physique du bébé. Le lait artificiel reste une solution légitime quand l'allaitement n'est pas possible : aucun texte n'en fait un péché, et en cas de douleur ou de doute, mieux vaut consulter un professionnel de santé, sage-femme ou consultante en lactation, que s'obstiner seule.

Les textes religieux ne promettent pas de récompense chiffrée pour chaque tétée : les listes de mérites qui circulent sur les réseaux s'appuient le plus souvent sur des récits sans chaîne fiable. Ce que les sources établissent, c'est le cadre : le bien de l'enfant, la relation entre la maman et son bébé, et la responsabilité partagée des deux parents, que le verset 2:233 rappelle dans la même phrase.

Peut-on allaiter pendant le Ramadan ?

Une femme peut allaiter pendant le Ramadan et choisir de ne pas jeûner si elle craint pour elle-même ou pour son bébé. La dispense est explicite dans un hadith authentique, et la question qui divise les savants porte uniquement sur la compensation des jours manqués.

Allah a dispensé le voyageur du jeûne et de la moitié de la prière, et la femme enceinte et celle qui allaite du jeûne.

Anas ibn Malik al-Ka'bi, Abou Dawoud n° 2408 et at-Tirmidhi n° 715, hasan sahih selon Al-Albani ; an-Nasa'i n° 2315, sahih selon Al-Albani

Cette souplesse rejoint un principe posé par le Coran à propos du jeûne : Allah veut pour vous la facilité, Il ne veut pas pour vous la difficulté (2:185). Si elle craint pour elle-même, les écoles tombent d'accord sur le rattrapage seul, comme pour le malade : Ibn Qudama indique dans al-Mughni qu'il n'existe pas de divergence sur ce point. Si elle craint seulement pour l'enfant, les avis se séparent :

PositionCe qui est demandéQui la soutient
Rattrapage seulUn jour rattrapé par jour manquéHanafites, Ibn Baz, Ibn Uthaymin, Lajna Da'ima
Rattrapage et fidyaUn jour rattrapé et un pauvre nourri par jourChafiites, hanbalites ; malikites pour l'allaitante
Fidya seuleUn pauvre nourri par jour, sans rattrapageAthar d'Ibn Abbas, ad-Daraqutni

Cheikh Ibn Baz retient que la femme allaitante doit seulement rattraper, sans nourrir de pauvre (Majmu' Fatawa, tome 15), et il n'ajoute la nourriture que si elle a laissé passer une année entière sans rattraper. Ibn Uthaymin juge cet avis le plus fort dans ash-Sharh al-Mumti' (tome 6, page 220). L'avis de la fidya seule repose sur une parole d'Ibn Abbas rapportée par ad-Daraqutni, dont Al-Albani juge la chaîne authentique dans Irwa al-Ghalil (tome 4, page 19) : c'est la parole d'un compagnon, non un hadith du Prophète.

Quelles sont les conditions de l'allaitement qui crée une parenté ?

Les conditions de l'allaitement qui crée une parenté de lait sont au nombre de deux pour la majorité des savants : téter un nombre suffisant de fois, et avoir moins de deux ans. Le nombre exigé divise les écoles, de cinq tétées à une seule.

Le nombre de cinq vient d'un hadith d'Aicha rapporté par Muslim (n° 1452) : dix tétées connues rendaient le mariage interdit, puis elles furent abrogées par cinq. Les chafiites et les hanbalites, dans l'avis retenu chez eux, considèrent que moins de cinq tétées ne créent aucune parenté. Les hanafites et les malikites estiment au contraire que tout lait parvenu au ventre de l'enfant suffit, même en petite quantité.

La condition d'âge s'appuie sur le hadith d'Umm Salama rapporté par at-Tirmidhi (n° 1152) : seule rend interdit la tétée qui nourrit, au sein, avant le sevrage. Al-Albani le juge authentique dans Irwa al-Ghalil (tome 7, page 221), tandis qu'Ibn Uthaymin le tient pour faible. L'âge de deux ans reste néanmoins la référence commune, puisqu'il découle directement du verset 2:233.

  • Âge : avant deux ans, quand le lait nourrit encore l'enfant
  • Nombre : cinq tétées distinctes chez les chafiites et les hanbalites, une seule chez les hanafites et les malikites
  • En cas de doute : la parenté n'est pas établie tant que le nombre n'est pas certain

L'allaitement entraîne-t-il des interdictions de mariage ?

L'allaitement entraîne une interdiction du mariage identique à celle de la filiation : la nourrice devient une mère de lait, ses enfants des frères et sœurs de lait, et son mari un père de lait. Le Coran cite expressément les mères et les sœurs de lait parmi les femmes interdites, sourate an-Nisa', verset 23.

Le principe général est donné par un hadith d'Ibn Abbas, rapporté par al-Bukhari (n° 2645) et Muslim (n° 1447) : ce qui est interdit par la filiation l'est aussi par l'allaitement. Le Prophète l'a dit au sujet de la fille de Hamza, son oncle, qu'il ne pouvait pas épouser parce qu'elle était la fille de son frère de lait.

Sur ce point, toutes les écoles s'accordent. La parenté de lait rend les personnes concernées mahram entre elles : elles peuvent se voir sans voile, voyager ensemble et se retrouver seules. Elle ne crée en revanche ni héritage, ni obligation d'entretien, ni changement de nom. C'est une parenté qui agit sur le mariage et la pudeur, pas sur le patrimoine.

Lien crééPersonneConséquence
Mère de laitLa nourriceMariage interdit, mahram
Frères et sœurs de laitTous ses enfants, nés avant ou aprèsMariage interdit, mahram
Père de laitLe mari de la nourriceMariage interdit, mahram
Oncles et tantes de laitSes frères et sœurs, et ceux de son mariMariage interdit, mahram

Comment se passe le sevrage en islam ?

Le sevrage en islam se décide à deux : le verset 2:233 permet de sevrer avant deux ans si le père et la mère le veulent, par consentement mutuel et après concertation. Le texte ne fixe aucun âge minimal, et aucun des deux parents ne l'impose seul.

La formule coranique est précise : « s'ils veulent sevrer par consentement mutuel et concertation, nul grief à eux ». La concertation suppose que l'intérêt de l'enfant passe en premier, ce qui laisse toute sa place à l'avis d'un médecin ou d'une sage-femme quand le bébé ou la maman va mal.

Le texte ne prescrit pas non plus de méthode. Le sevrage progressif, une tétée remplacée après l'autre, et l'introduction des aliments solides au milieu de la première année, comme le recommande l'OMS, relèvent de l'organisation de chaque famille. Au-delà de deux ans, l'allaitement n'est pas interdit en religion, mais il ne crée plus de parenté de lait.

Peut-on confier son enfant à une nourrice en islam ?

Confier son enfant à une nourrice est permis par la religion musulmane : le verset 2:233 précise que si les parents veulent faire allaiter leurs enfants par une autre femme, nul grief à eux, à condition de lui verser ce qui a été convenu, de façon convenable.

La pratique était courante à La Mecque. Le Prophète a lui-même été allaité par Thuwayba, l'affranchie d'Abou Lahab, selon le hadith d'Umm Habiba rapporté par al-Bukhari (n° 5101), puis confié à une femme des Banou Sa'd, comme l'indique le récit de l'ouverture de sa poitrine dans Muslim (n° 162). Le nom de Halima as-Sa'diyya vient de la sira ; Al-Albani juge faible le récit détaillé de son séjour.

Dans les familles musulmanes de France, la question se pose surtout avec la garde partagée ou les dons de lait entre proches. Chaque tétée donnée par une autre femme peut créer une parenté, avec ses interdictions de mariage pour toute la vie. Les familles qui confient leur bébé à une tante, une voisine ou une amie qui allaite gagnent à le noter, pour que les enfants le sachent plus tard, et à en parler au moment de choisir le prénom du bébé, quand la famille se réunit autour de lui.

Ces questions rejoignent celles de la première semaine, quand les gestes de la sunna à la naissance se succèdent, de l'appel à la prière au rasage des cheveux. Les proches qui rendent visite à la mère peuvent aussi y glisser une invocation pour le nouveau-né, sans perturber les tétées.

Questions fréquentes

Une seule tétée suffit-elle à créer la parenté de lait ?

Une seule tétée ne suffit pas pour les chafiites et les hanbalites, qui s'appuient sur le hadith d'Aicha : une ou deux succions ne rendent pas le mariage interdit, Muslim n° 1450. Les hanafites et les malikites considèrent au contraire que toute quantité de lait reçue avant deux ans crée la parenté.

Le mari de la nourrice devient-il un père de lait ?

Le mari de celle qui allaite devient bien un père de lait, et ses frères des oncles de lait. Aicha rapporte que le Prophète lui a ordonné de laisser entrer Aflah, frère du mari de sa nourrice, en disant qu'il était son oncle, al-Bukhari n° 5103 et Muslim n° 1445.

L'allaitement d'un adulte crée-t-il une parenté ?

La majorité des savants, dont Ibn Baz, réserve au seul cas de Salim, affranchi d'Abou Hudhayfa, l'allaitement d'un adulte rapporté par Muslim n° 1453. Ibn Taymiyya y voyait une permission liée à un besoin réel, selon Ibn al-Qayyim dans Zad al-Ma'ad. Hors de ce cas, seule compte la tétée avant deux ans.

La femme allaitante qui n'a pas rattrapé avant le Ramadan suivant doit-elle une compensation ?

La femme allaitante qui a laissé passer un Ramadan sans rattraper, sans excuse valable, doit selon Ibn Baz rattraper chaque jour manqué et nourrir en plus un pauvre pour chaque jour de retard. Cette précision figure dans sa fatwa n° 18389, publiée sur son site officiel, à la suite de la règle générale du rattrapage seul.

L'allaitement compte-t-il parmi les rites de la naissance ?

L'allaitement ne fait pas partie des rites de la naissance comme l'aqiqa, le prénom ou le rasage, et aucun texte ne lui attache de geste religieux particulier. Il commence dès les premières heures, en parallèle de ces actes de la sunna, et se prolonge jusqu'à deux ans selon le Coran.

Un choix de famille encadré par trois versets

L'allaitement est l'un des rares sujets familiaux où le Coran donne un chiffre, deux ans, une méthode de décision, la concertation, et une règle financière, la charge du père. Le reste appartient aux savants, qui divergent sur l'obligation, sur le nombre de tétées et sur la compensation des jours manqués, et à chaque famille, qui compose avec le travail, la santé et l'entourage. La vraie question à se poser avant la naissance n'est pas de savoir combien de temps allaiter, mais qui pourrait un jour donner le sein à cet enfant, et qui devra s'en souvenir.

Allaitement en islam : durée, règles et parenté de lait